Jean-Louis Manuel

 

 

Jean-Louis Manuel

L’univers énigmatique et surréaliste de Jean-Louis Manuel

Par delà les abîmes de la pensée jaillit, du méandre des songes, un royaume subliminal au lyrisme énigmatique. Tels les mirages chimériques d’un poète moderne et les vagabondages fantasques de ses rêveries où s’animent les visions de scènes métaphysiques. Personnages mystérieux, êtres surnaturels, animaux insolites et objets éclectiques hantent des endroits intrigants, des paysages visionnaires et des villes psychédéliques. Un monde complexe affublé d’une beauté déroutante, d’une étrangeté parfois inquiétante et de secrets psychiques dont on ne cesse sans relâche de vouloir percer le sens.

Jean-Louis Manuel fait appel à un procédé très personnel qui participe pleinement à l’élaboration de son univers surréaliste. Travaillées à l’ordinateur, ses compositions fusionnent dessins et photographies avant que l’ensemble soit révélé par les touches et la transparence de la peinture à l’huile. Ces techniques mixtes, associant infographie et peinture, produisent un décalage entre l’hyperréalisme des photographies et la facture un peu moins naturaliste des éléments dessinés et peints à la main permettant ainsi d’accuser l’étrange, le fantastique et le magique. La palette combine les couleurs de l’imprimante et de la peinture créant également des effets inattendus de nuances tantôt acides tantôt phosphorescentes qui réaffirment l’atmosphère hallucinatoire des œuvres de l’artiste.

«Ce n’est pas une représentation du mystère que je recherche, mais des images du monde visible… dans un ordre qui évoque le mystère» déclarait René Magritte. Tout en bousculant les dimensions, jouant de disproportion et de distorsion des images, se côtoient et se mêlent des éléments figuratifs inspirés à la fois de l’Afrique et de l’Europe. Des nus féminins et masculins, aux corps et aux visages parfois fractionnés, des êtres biomorphiques et anonymes, sortis tout droit d’un monde extra-terrestre, ainsi que des parties anatomiques tels que des yeux, bras, crânes et cœurs se conjuguent à divers thèmes comme ceux du cirque, des jeux et de la musique. On retrouve des clowns et des danseuses voisinant des hommes à chapeaux melons, des boxeurs, des musiciens jouant piano, banjo et saxophone. Tout un bestiaire exotique s’associe à des objets appartenant au quotidien tels que des verres, échelles, vélos, échiquiers, œufs, masques africains ainsi que des sphères transformées en planètes, en boules de feu, de pétanques et de billards. L’ensemble de ces éléments s’agence dans des décors aux multiples portes entre-ouvertes et aux fenêtres cassées, dans des paysages faits de bois inquiétants, de cascades d’eau, de bords de mer cernés d’arbres et de palmiers, de ciels aux nuages variés, de villes grouillantes de vie aux structures architecturales déformées. Jean-Louis Manuel rend un véritable hommage aux grands maîtres surréalistes tels que René Magritte, Salvador Dali, Paul Delvaux, Max Ernst et leur précurseur Jérôme Bosch en se réappropriant certains êtres vivants, objets ou paysages qui sont directement issus de leurs mondes oniriques.

L’artiste assemble ces éléments empreints d’une résonnance symbolique et narrative qui s’avèrent être les arcanes de son monde intérieur mais également les protagonistes d’un récit. « Le tableau doit chaque fois raconter une petite histoire » provenant d’une anecdote cocasse ou étant le fruit d’une réflexion sur d’innombrables sujets : « Tout peut d’une façon ou d’une autre se retrouver dans un des mes tableaux » explique Jean-Louis Manuel. A l’instar de René Magritte, le titre constitue une clé, un indice pour résoudre l’énigme de la toile et comprendre ce qu’elle veut nous raconter. Les séries « Catalepsie », « Epilepsie » et « Frénésie » se font l’illustration de poèmes écrits par Jean-François Vailland, un projet qui réaffirme la complémentarité entre texte et image, caractéristique indéniable du surréalisme. En effet, la relation entre littérature et arts plastiques n’a jamais été aussi fusionnelle qu’avec l’aventure surréaliste, il suffit de penser aux tableaux-poèmes de Max Ernst dont «La Puberté proche… ou Les Pléiades » ou encore le fameux « Ceci n’est pas une pipe » de René Magritte auquel Jean-Louis Manuel fait un clin d’œil humoristique avec sa toile « Ceci n’est pas un Magritte ».

L’artiste, toujours dans un contexte d’appropriation, détourne avec humour des tableaux célèbres en proposant une interprétation moderne. Ainsi, « La Joconde » de Léonard de Vinci, après avoir été pastichée par Marcel Duchamp avec « L.H.O.O.Q » dans un esprit de désacralisation, se verra reprise par bon nombre d’artistes dont Salvador Dali avec « Auto-portrait de Dali en Joconde » ou encore René Magritte avec « Gioconda ». Dans « Outrage, ou pas… », Jean-Louis Manuel trouve une explication au sourire si énigmatique de la Joconde. De connivence avec les clowns mais aussi avec les jeunes filles, dont l’une imite sa pose, la Joconde laisse apparaître un sein se réjouissant de cette situation. « L’Ob Cène (Il Cenacolo) » faisant référence à « La Cène » de Léonard de Vinci est actualisée en une version érotique. Les apôtres se révèlent être des personnes connues comme Elvis Presley, John Wayne, Clark Gable ou Charly Chapline. Le Christ est remplacé par la figure emblématique de Marylin qui fut récupérée par Andy Warhol. L’artiste américain, maître dans l’usage de l’appropriation d’objets ou d’images médiatiques, est lui-même à l’origine de « The Last Supper cycle » où il revisite « La Cène » d’une centaine de façons différentes. Dans un même ordre d’idée, « Outrage à Demoiselles » cite l’un des plus importants tableaux de la genèse du modernisme « Les Demoiselles d’Avignon » de Pablo Picasso. Jean-Louis Manuel qui admire le peintre cubiste, reprend ses nus féminins en les affublant de poitrines voluptueuses puisque, dit-il avec humour, «ce jeune peintre ne savait pas bien dessiner et j’ai été obligé de reprendre son premier jet. »

            Ainsi, le travail de Jean-Louis Manuel s’inscrit dans la pure tradition surréaliste par son univers onirique à la fois très personnel se situant entre l’Afrique et l’Europe et le monde pictural déroutant de surréalistes devenus mythiques. Tout comme ses prédécesseurs, il explore la relation entre le texte et l’image et plus particulièrement la poésie où l’adage d’Horace prend ici tout son sens : « Ut pictura poesis », autrement dit peinture et poésie doivent procéder du même principe. Son humilité et sa grande admiration face aux artistes autant classiques que modernes le pousse à l’appropriation et au détournement de leurs œuvres pour leur rendre un hommage teinté d’humour. Jean-Louis Manuel crée le rêve et le voyage à travers sa peinture faisant écho à la légèreté cocasse d’histoires insolites mais aussi à un profond tourbillon existentiel face à notre époque.

Sarah Noteman, critique d’art, décembre 2016

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